Extrait d’Archimède « Les fillettes », de Clarisse Gorokhoff

Voici un extrait de mon premier gros coup de cœur de la rentrée littéraire. Rendez-vous jeudi 15 août pour en savoir plus sur cette Rebecca, et sur ce livre qui m’a laissée béate.

Tant de choses à faire avant qu’elles ne se périment et que tout empire. Rebecca relève la tête. C’est à elle de payer le loyer et, encore une fois, elle ne l’a pas fait. Elle fait croire à Anton le contraire et elle se persuade que c’est la dernière fois – la dernière fois qu’elle ne le paie pas, la dernière fois qu’elle ment, la dernière fois qu’elle déconne complètement. Rebecca ne comprend pas grand-chose aux chiffres, aux comptes et, de manière générale, au fonctionnement du réel. Elle peut faire des courses et préparer des plats simples, c’est dans ses cordes. Elle peut écrire des histoires à raconter le soir à ses filles, sympathiser avec des inconnus, distraire les commerçants. Elle sait parler l’allemand, l’anglais, un peu d’italien. Elle peut causer de littérature russe, américaine, française, citer d’éminents philosophes, débattre de religion, réciter quelques vers, disserter sur la peinture, analyser avec brio les films de Bergman, Wim Wenders ou Cassavetes. Elle est habile et fine, s’intéresse à plein de choses. Mais elle a un mal de chien à vivre dans la vie concrète, cette vie pétrie de systèmes et de règles, d’horaires et d’échéances, de responsabilités et de contraintes, de rendez-vous et de signatures, de clauses et de procédures. Ça n’est pas du tout ainsi qu’enfant elle avait imaginé, espéré, que l’existence serait. Elle courait dans les champs et dansait dans la rue, elle glissait sur les rampes des escaliers et parlait aux inconnus, elle soulevait sa jupe et défaisait ses couettes, elle marchait pieds nus dans les jardins publics, elle parlait sans lever la main, elle chantait faux avec entrain, elle snobait les grands et dévergondait les Jeannettes, elle se moquait des consignes et des règles, elle était naturellement ivre… Et ça lui allait très bien! Que s’est-il passé? L’enfance lui aurait-elle menti? Lui aurait-elle fait croire que la vie serait aussi légère qu’une ascension dans les nuages?

(Les fillettes, Clarisse Gorokhoff, éditions Les équateurs. Publication 28 août 2019)

 

fillettes

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